Publié par Paroisse Saint Laurent en Châtaigneraie

A chaque élection, nous sentons notre foi se rappeler à nous comme jamais. On pourrait presque dire que nous ne sommes jamais si chrétiens qu'en période électorale. Oh, pas dans notre comportement : quel que soit notre candidat, nous invectivons, vouons aux gémonies, excommunions et anathémisons ceux qui ne pensent pas comme nous plus encore que d'habitude, avec en outre la certitude tranquille de celui qui a Dieu pour lui.

Non, en revanche, c’est comme si une ombre de culpabilité nous envahissait subrepticement. Ces cinq dernières années, le sort des migrants s’est-il amélioré ? Le front de l’euthanasie a-t-il reculé ? la pauvreté a-t-elle baissé ? Les familles sont-elles moins fragilisées ? Nous voyons bien que non. Alors nous nous prenons à espérer qu’un Président soit élu qui, enfin, résolve tout cela. Un homme ou une femme providentiel. Quelqu’un qui nous sauve ?

Mais nous, avons-nous visité les prisonniers et les malades ? donné à manger et à boire aux nécessiteux ? Notre minutie à scruter la compatibilité des candidats avec la foi chrétienne n’est-elle pas le reflet de notre difficulté à scruter notre conscience ?

Pour Jésus, le vote-sanction le plus cruel de l’Histoire

Pourtant, la politique et Dieu, ça n’a jamais été l’amour fou. À chaque fois qu’on Lui a demandé de s’en mêler, Il y est allé à reculons. Quand il a fallu susciter des Juges pour conduire Israël hors du joug étranger, Il a tout fait pour que ceux-ci ne puissent prendre la grosse tête : pauvre Gédéon, astreint à de minutieuses et vexatoires épreuves avant de pouvoir chasser les Madianites – et encore, sans épées, rien qu’avec des cruches vides et des torches ! Puis, quand Israël Lui a demandé un roi, Il a refusé autant qu’Il a pu, avant de céder. "Chacun son périmètre", dira Jésus (en substance).

Pire encore : pour les chrétiens, le sauveur est un "loser". La seule fois, même, où Dieu s’est soumis au suffrage populaire, le résultat a été désastreux. C’était il y a 2 000 ans. "Barabbas ! Barabbas !", crie la foule. L'acclamation est nette. Pas une voix dissonante. 

Pilate repose la question : "Lequel voulez-vous ? Jésus ou Barabbas ?". La clameur se fait plus insistante encore, unanime, au bord de l’exaspération. Son souhait n’est-il pas évident ? Pilate est-il sourd ? Ils veulent Barabbas. Le Jésus qu’ils acclamaient encore quand ils croyaient qu’il reprendrait le trône de David à Jérusalem, ils le rejettent à présent dans un scrutin sans équivoque : "Crève". Le vote-sanction le plus cruel de l’Histoire. La dérouillée la plus phénoménale dont l’humanité se souvienne : un score soviétique, sans appel, d’un peuple contre son Dieu.

Le fils du père ou le fils de l’Homme ?

La scène du plébiscite de Barabbas a quelque chose à nous dire des élections en général. Jusque dans son nom, ce dernier est jumeau du Ressuscité (certains copistes le nomment "Jésus Barabbas", c’est-à-dire "Jésus le fils du père" car barabass  signifie en araméen "fils du père"), ce Barabbas était selon toute probabilité un zélote, autrement dit un juif pieux qui voulait l’établissement d’une théocratie.

Quand on lui donne le choix, la foule galvanisée, inquiète et en colère, réclame le fils du père, celui qui veut le pouvoir, au détriment du Fils de l’Homme, Celui qui détient la véritable autorité. Ce scrutin raté subvertit tous nos modèles de sauveurs.

À nous de sortir de la foule, de nous retirer dans un coin de la scène et de contempler, non pas la foule, non pas Barabbas, non pas ce pauvre Pilate essayant d’échafauder des coups de billards à 18 bandes pour faire advenir le moins mauvais, mais le visage de Jésus, silencieux et moqué, qui attend de nous que nous nous engagions personnellement, en assumant faiblesses et manquements. Parce que nous sommes humains, que nos candidats sont humains, et que nos attentes doivent rester humaines. Notre sauveur n’est pas un gagnant, mais il est le seul vrai homme providentiel.

Natalia Trouiller
Journaliste et essayiste
Source : La Vie

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Natalia Trouiller a été journaliste pendant de nombreuses années. Elle a publié en 2021 un chemin de Croix poétique, Mystères, illustré par le peintre François-Xavier de Boissoudy. Atteinte d'une sclérose en plaques depuis 2017, elle vit ce voyage de l'intérieur, portée par sa foi. Elle propose un regard original sur ces mystères de la vie du Christ et de Marie. au départ, la poète entend soulager par l'écriture ses souffrances physiques causées par la maladie. Peu à peu, ses méditations sur la Passion vont l'amener à ré-enchâsser la douleur dans une histoire plus large, celle de la rédemption, du miracle de la résurrection, et du surgissement. Une invitation à passer de la mort à la Vie.

 

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