Publié par Paroisse Saint Laurent en Châtaigneraie

"Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux" (Mt 23, 9). L'appel de Jésus à ses disciples est clair et sans ambiguïté. Si l’usage du titre "père" pour les prêtres s’est répandu après le concile Vatican II, il ne s’agit pas d’une volonté de Rome. Une appellation encombrante pour certains prêtres, nécessaire pour d’autres. 

Don Théophile garde un souvenir ému de la première fois qu’on l’a appelé "père". Pour ce jeune prêtre de la Communauté Saint-Martin, c’était au cours d’un apostolat avec des jeunes. À la fin de la route, une jeune fille l’appelle "mon père". "Je me suis dit "aujourd'hui, on t'a donné quelque chose", se souvient-il. Je l'ai reçu comme un don, une reconnaissance de paternité que je n'avais pas cherchée, mais qu'on m'offrait." Parce que lorsqu’on se prépare au sacerdoce, on ne se voit pas devenir prêtre. "Ce sont les autres qui nous font prendre conscience que quelque chose a changé. C'est dans leur regard que l'on devient prêtre"

Père, mon père, frère… Alors que jusqu’au milieu du XXe siècle, il était commun d’appeler les prêtres diocésains "monsieur l’abbé" (dont la racine vient de abba, "père"), l’usage du titre "père" et a fortiori "mon père" s’est popularisé après le concile Vatican II… sans qu’aucune décision de la part du Vatican n’ait été prise de modifier la façon dont on s’adresse aux prêtres. "Canoniquement, rien n'a changé, mais la notion de paternité s'est popularisée", explique Jean-François Chiron, théologien, professeur à l’Université catholique de Lyon.

Avant le concile, on utilise le titre de "père" pour les religieux, et "monsieur le curé", "monsieur l’abbé" ou "monsieur le vicaire" pour les prêtres diocésains – que l’on appelle cependant "père" uniquement dans le cadre du sacrement de réconciliation, avec le fameux "Pardonnez-moi père car j’ai péché". "Après le concile, l'état d'esprit a changé, on est moins attentifs aux formes. Surtout que la baisse des effectifs oblige à une désinstitutionalisation de la prêtrise, rappelle Jean-François Chiron. Le titre de "père" revêt davantage une dimension de démocratisation, de simplicité, qu'une vraie volonté de paternité". 

Ne m’appelez plus "mon père" !

Lorsqu’il a été ordonné en 1969, Jean-Pierre Roche (1) détestait qu’on l’appelle "monsieur l'abbé". "Je trouvais ça très distant", se souvient le prêtre désormais retraité du diocèse de Créteil. Aujourd’hui, il demande à ses paroissiens de ne plus l’appeler "père" : "Ce mot retentit en moi comme un titre usurpé, comme si on me disait docteur alors que je n'en suis pas un !". Cette réflexion vient d’une prise de conscience début 2019, lors de la sortie du documentaire d’Arte "Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Eglise". Après son visionnage, dégoûté, écœuré, le prêtre décide de prendre une forme de deuil. Il va même jusqu’à annuler son anniversaire des 50 ans de sacerdoce, en juin de la même année.

Jusque-là, la question du titre "père" avait toujours été secondaire. Le prêtre de Villejuif n’y accordait pas tant que ça d’importance. "Mais cette prise de conscience de l'ampleur des abus et le cléricalisme mis en valeur par le pape m'ont fait réfléchir. Les gens qui' m'appelle "mon père" auront toujours du mal à le dire quand ils ne sont pas d'accord avec moi !".

Dans la dynamique de cette prise de conscience, Jean-Pierre Roche prend deux décisions :

  • la première, adhérer à l’association de victimes d’abus dans l’Église La Parole libérée.
  • La deuxième, publier une tribune dans La Croix en 2019, dont le titre "Ne nous appelez plus "mon père" !", provoque beaucoup de réactions autour de lui. Il y cite le Christ dans l’Évangile selon saint Matthieu : "N'appelez personne sur la terre votre père, car vous n'en avez qu'un seul, le Père céleste". "Se faire appeler "mon père"', c'est carrément usurper la place de Dieu !", peste le prêtre. Désormais, ça sera "Jean-Pierre" ou "frère Jean-Pierre", signe de la fraternité qu’il vit avec ses paroissiens.

Une relation fraternelle plus que hiérarchique

Chaque prêtre a ses habitudes et son propre ressenti. Pour le dominicain Thomas Michelet, le titre de "frère" lui est déjà familier depuis longtemps. "Parce que nous avons une vie communautaire, nous avons des frères et des soeurs, rappelle le dominicain, professeur à l’Université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin à Rome. Quand nous parlons à des laïcs, nous sommes dans la même relation fraternelle, contrairement au curé de paroisse, qui peut avoir un rapport plus hiérarchique avec les paroissiens." Alors lorsque des laïcs lui demandent comment l’appeler, il les laisse choisir ce qui les met le plus à l’aise : père, frère, monsieur l’abbé… "Tout me va". Il alerte cependant sur la "confusion de paternité" qui a pu avoir lieu lorsque tous les prêtres ont commencé à se faire appeler "père". "Quand on m'appelle père, je sens qu'on me confère une certaine responsabilité, une autorité. Mais elle ne peut se vivre que dans le respect de l'autre et la chasteté dans la relation. Comme dans toute relation filiale !".

Augustin Chartier a été ordonné il y a seulement deux ans. Lorsqu’il a été nommé à la cathédrale de Beauvais, il a demandé – comme les autres prêtres – à se faire appeler "père" ou "monsieur l’abbé", allant à l’encontre des habitudes des paroissiens, qui appelaient leur ancien curé par son prénom. "Je vis le titre de "père" comme une façon de rester à distance, explique le jeune prêtre. Dans le ministère, et notamment lors du sacrement de réconciliation, on entend beaucoup de choses... et cela ne nous appartient pas. Le fait d'utiliser un titre comme "père" ou "monsieur l'abbé" est un rappel régulier que les fidèles viennent pour rencontrer le prêtre, pas Augustin".

"Père, ce n’est pas un mot qui me parle"

Prêtre salésien et éducateur, Benjamin Dewitte passe le plus clair de son temps avec des personnes éloignées de l’Église : des jeunes de son collège de l’Orne à l’univers des médias en passant par le monde des artistes… Alors il a opté pour "frère Benjamin". Non sans culpabilité au début de son ministère. "Je n'aimais pas "père", mais je ne comprenais pas pourquoi. Je me suis demandé si ce n'était pas parce que je reniais ma paternité spirituelle". Le point de départ d’une vraie réflexion sur la filiation pour le salésien… qui a grandi sans père. "Père, ce n'est pas un mot qui parle. Cela fait référence à une relation particulière au père géniteur qui peut être chaotique pour beaucoup. Le terme peut être chargé d'une blessure émotionnelle", confie-t-il, avant d'ajouter : "Je n'ai jamais appelé un homme "père". Et je ne suis pas le seul".

Alors dans sa relation avec les collégiens dont il s'occupe, le salésien est prudent : il veille à ne pas "imposer" une paternité à ces jeunes dont beaucoup, comme lui, ont grandi sans père. "J'essaie d'enfanter ces jeunes au Seigneur, mais on n'a qu'un Père !". Benjamin Dewitte se sent plus berger, pasteur, que père. L'autre jour, quelqu'un l'a appelé "don", comme le fondateur de sa communauté Don Bosco. "Ca me fait penser au faut qu'on se donne... J'aime bien".

(1) Jean-Pierre Roche est auteur de "Prêtres-Laïcs, un couple à dépasser" aux Editions de l'Atelier.

Source : La Vie

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