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Denier de l'Eglise du Cantal 2021

 

Publié par Paroisse Saint Laurent en Châtaigneraie

Pendant cinq dimanches consécutifs, nous avons lu le grand et important chapitre 6 de l'Evangile de Saint Jean, le miracle des pains et le discours sur le "Pain de Vie".

Impératif : lire auparavant, et avec attention, le chapitre 6 de l'Evangile de Saint Jean.

Je vous propose une méditation de ce miracle des pains qui est traditionnellement retenu par l'Eglise pour fonder l'intérêt qu'elle porte aux problèmes sociaux, aux besoins concrets des hommes. Nous lirons plus loin que la foule ira rejoindre Jésus sur l'autre rive, cette foule à laquelle il veut échapper : "Vous me cherchez pour les nourritures matérielles, leur dira-t-il ; travaillez pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle". "Que faut-il pour travailler aux oeuvres de Dieu ?" demanderont les gens. Réponse de Jésus : "L'oeuvre de Dieu est que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé. Moi je suis le pain de la vie. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement".

Dans ce chapitre 6 de Saint Jean ce miracle provoque un malentendu qui conduit Jésus à un geste de rupture, puis à une présentation polémique du rapport entre la Foi et les oeuvres, sanctionné par cet échange : "Que faut-il faire pour travailler aux oeuvres de Dieu ?". "L'oeuvre de Dieu c'est que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé". L'affirmation du primat de la Foi dans une situation humainement désespérée. 

De la contemplation de ce miracle, c'est par là qu'il faut commencer, retenons les points suivants pour notre réflexion :

1 - Jésus a pitié de la foule, de sa détresse, de sa faim. Pitié, non au sens dévalué et à saveur de condescendance du vocabulaire moderne, mais au sens fort d'une "sympathie", d'un "souffrir avec", d'un bouleversement de tout son être. Jésus est présent avec la plénitude de son Amour à la souffrance. En cela, en cette émergence, Jésus nous dit que l'histoire humaine est le lieu où se réaliser le salut.

2 - Jésus éveille les yeux des disciples, non pour susciter de bons sentiments, mais pour les pousser à agir, "pour que ces gens aient à manger".

3 - Arrive l'objection : "Qu'y pouvons-nous ?". "Donnez ce que vous avez". Au lieu de nous réfugier dans le sentiment inhibant de l'impuissance. "Ce jour-là Jésus multiplia les pains". Le miracle évoque Moïse nourrissant son peule, un contexte de libération, et dans le cas de Jésus de libération politique ("Ils étaient sur le point de le faire Roi"). Voici en effet le malentendu : "Ils veulent l'enlever pour le faire Roi". Même les gestes de Jésus, le parfait, ne peuvent éviter l'ambiguïté... A vues humaines, l'heure est favorable. Que Jésus prenne la tête du mouvement, son message pourra ensuite se déployer... Le tentateur, dans le désert, disait quelque chose de semblable. Ce n'est pas la pensée de Jésus. Il rompt le charme. "Alors, de nouveau, il se retira tout seul dans la montagne". Lorsque les foules le retrouveront, il ne cherchera pas à se rattraper. Il enfonce le clou : "Vous me cherchez pour satisfaire une faim matérielle. Même le miracle ne vous touche pas. Travaillez pour la nourriture qui ne périt pas".

Encore un peu plus loin, il creuse l'écart : "L'oeuvre de Dieu c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé". Notre libération n'est pas au bout, n'est pas la contre-partie de nos actions, de nos luttes. Croire, se donner à Dieu par la personne de Jésus, voilà l'oeuvre centrale qui domine, qui intègre, unifie toutes les activités, qui les choisit, les oriente ou les écarte en fonction de sa visée supérieure. La foi n'est pas un réseau de conditionnements humains et temporels. Elle survient comme un don. Elle a son mode et son rythme de croissance propre, parfois loin des circonstance.

Ce miracle des pains est une source pour l'Eglise soucieuse de fonder et d'orienter sa réflexion et son action dans la vie sociale. Non pas, cela saute aux yeux, au sens où l'Eglise y chercherait une recette ou un modèle pour organiser la vie sociale vers plus de justice, mais pour y fonder une attitude, motiver et orienter évangéliquement l'effort de promotion sociale.

Une Eglise habitée par cette pitié qui fut celle de Jésus, ce regard d'amour, ce souffrir avec, sachant qu'elle ne pourra elle aussi éviter les malentendus, dans des sociétés marquées par un économisme inquiétant et par bien des formes de démesure. Jésus a connu cette difficulté de mentalités dominantes qui faussaient l'intelligence de ses paroles et de ses actes.

Une Eglise qui ouvre inlassablement les yeux des siens, les yeux du corps, et les yeux du coeur, sur les besoins souvent inaperçus des hommes.

Le témoignage d'une Eglise qui presse les siens d'agir, de ne pas se contenter de sentiments, de ne pas fuir dans l'alibi commode du tout ou rien, de commencer humblement partout. Sans compter sur les miracles, elle sait d'expérience que des hommes qui se mettent en route découvrent et libèrent en eux des ressources étonnantes pour espérer et agir.

Mais, pas plus que Jésus, l'Eglise d'aujourd'hui ne peut faire l'économie de ruptures, douloureuses pour elle et pour les hommes qui attendent d'elle. Ruptures assurément à l'intérieur d'une présence toujours offerte. Mais l'Eglise aussi doit savoir "se retirer dans la montagne pour prier", "gaspiller" du temps et des énergies qui pourraient s'employer à secourir des besoins urgents. Signifier par-là que sa Mission est d'éveiller une autre faim et y répondre par les sacrements de la Grâce qui lui sont confiés. Et quand elle redescend, jour après jour, dans notre capharnaüm moderne, loin d'avoir honte de ses dérobades, il lui revient de s'en expliquer en creusant encore l'écart et en parlant de "pain de vie", de "vie éternelle", même si elle n'est pas immédiatement comprise.

Rappeler la primauté du destin spirituel de l'homme et de la vie. C'est le sens de beaucoup d'interventions des Papes depuis Jean XXIII, assurément à contre-courant de biens des mentalités et des cultures.

Il revient aussi à l'Eglise de proposer aux croyants la fête eucharistique. Une fête où l'accent est mis d'abord sur le don de Dieu à accueillir, sur sa vie donnée en abondance. Une fête où nous célébrons dans la joie la communion que Dieu établit entre nous, même si l'épaisseur de nos égoïsmes et des structures de la vie ne permet pas d'en manifester le fruit dans toute l'existence.

Laissons toujours la parole de Dieu nous transformer, nous bouger, nous déranger, nous ouvrir à la dimension du coeur de Dieu, creuser en nous la vraie faim : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu".

Abbé Jean CHEMINADE
Doyen de la Châtaigneraie
Curé de la paroisse Saint-Joseph en Veinazès

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