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Denier de l'Eglise du Cantal 2021

 

Publié par Paroisse Saint Laurent en Châtaigneraie

Dans les circonstances actuelles, nous avons envie de redire la parole des disciples d'Emmaüs pour de nombreuses raisons : "Seigneur, reste avec nous".

Le contexte sanitaire, le face à face avec la souffrance et le mal. J'ai le souvenir d'une lettre adressée par Albert Camus à l'un de ses amis (Jésuite) et publiée plus tard par ce dernier. Cet auteur considérable disait que pour lui le grand problème était celui de la souffrance et du mal. Pour lui, l'homme est associé d'une manière monstrueuse à une création, à un univers qui méconnaît et piétine les valeurs humaines, les valeurs intérieures à l'homme. L'homme est dans un monde qui peut le détruire. Tous les phénomènes brutaux : tremblements de terre, cyclones, etc... L'homme est entouré de maladies, confronté à un univers microbien qui peut le ronger de la manière la plus perfide. L'homme est dans un monde qui l'ignore, et dont il dépend radicalement, dans un monde qui semble parfois s'acharner à le détruire, comme si des valeurs humaines ne comptaient pour rien. Le scandale de Camus c'est aussi le nôtre. Camus ne voyait qu'une issue : la révolte, une révolte implacable, continuellement soutenue, seule manière d'affirmer la dignité humaine. Mais une révolte qui soit un engagement. Ces derniers mois beaucoup ont relu "la Peste"(1), en raison justement du contexte sanitaire. Au discours du Jésuite sur le sens du mal et de la souffrance soit-disant "rédemptrice", il oppose l'activité du docteur Rieu qui a lutté jusqu'au sang, avec ténacité, contre le fléau, qui a essayé "d'être tout simplement homme". La révolte devient un engagement, une lutte contre le mal et la souffrance. Le héros c'est le docteur Rieu, et non le jésuite qui explique et justifie la souffrance et le mal.

En 1968, le cardinal Veuillot, alors archevêque de Paris, et qui rentrait de Rome plein d'enthousiasme pour mettre en chantier l'application du Concile, est arrêté par un cancer en phase terminale. Il fera dire ceci aux prêtres : "nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même j'en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n'en rien dire. Nous ignorons ce qu'elle est, et j'en ai pleuré".

Vous connaissez la parole de Saint Paul : "Soyez vainqueurs du mal par le bien". La souffrance et le mal ne furent pas pour Jésus des alliés, mais des adversaires. Jésus est un lutteur. Il est perçu par les disciples comme celui qui guérit, panse les plaies et compatit au point qu'on peut lui appliquer la parole du prophète Isaïe : "Il a pris sur lui nos infirmités et s'est chargé de nos maladie". Jésus fait preuve d'une grande discrétion dans ses paroles sur la souffrance. Quelques mots parfois qui ouvrent l'histoire des personnes en leur faisant accomplir des mouvements intérieurs. Devant un paralytique qui implore la guérison, il accède à sa demande mais en l'ayant d'abord ouvert à la dimension spirituelle de sa vie. (Marc 2)

Jésus prend une distance par rapport aux drames humains. Sa compassion n'est pas envahissante. Il n'organise pas sa vie autour du drame des autres. Il vit pleinement, et il sait que l'on ne doit pas s'enfermer dans son malheur. Jésus n'a jamais justifié la souffrance. "Qui a péché, lui ou ses parents ?" demandent les disciples au sujet d'un aveugle, selon la mentalité du temps. "Ni lui, ni ses parents" dit Jésus, en rupture absolue avec la pensée religieuse du temps.

Par contre Jésus fait pressentir un lien entre le mal et la faute. Il prend au sérieux la liberté et la responsabilité et nous dit (à partir d'un fait d'actualité tragique au chapitre 13 de Saint Luc : une répression policière et l'effondrement d'une tour) que les hommes portent la responsabilité dans beaucoup de désordres et de chaos qui touchent le monde, mais aussi nos vies personnelles, familiales, sociales. Par exemple les famines et toutes ces guerres régionales attisées par des desseins politiques. Que penser des tonnes de victuailles qui partent à la poubelle pour le dîner d'ouverture du Festival de Cannes, 1,2 million d'euros, et de la famine actuelle dans une région d'Ethiopie ! Oui, Jésus, devant certaines formes de mal et de désordre a le droit de dire : "Convertissez-vous, changez vos coeurs, sinon vous allez périr, perdre votre humanité, laisser parler les instincts de mort".

Certes beaucoup d'Etats ont à coeur de construire la paix et la justice. On se souvient du discours du Pape Paul VI à la tribune de l'ONU : "On ne peut construire la paix sans construire la justice". Certes il y a un nombre considérable d'organisations, d'organismes, des ONG, des mouvements, des associations qui chez nous et dans le monde luttent jour après jour pour soulager le sort de nos frères humains et donner de l'espoir. Je pense par exemple à l'UNICEF. Les chrétiens ont la mission d'être au premier rang de ceux qui luttent et qui soutiennent par les dons, par la prière. Cette lutte elle est là aussi, à notre porte, dans nos réseaux, où l'on nous attend pour construire le "Corps du Christ". J'étais interpellé il y a peu par la publication du testament spirituel de Monseigneur Jacques Noyer, décédé il y a quelques semaines. Il avait été évêque dans le nord de la France. Il n'aura pas vu la publication de ce "Testament spirituel" intitulé "Le goût de l'Evangile". Il dit ceci : "Mon coeur de pasteur m'invite à accepter les hommes tels qu'ils sont. J'aime marcher auprès des plus simples, des moins savants, des plus pauvres". Ceci, bien dans la belle tradition des "Evêques-Pasteurs" ! Et il y a un autre propos que nous devons entendre dans ce très beau livre de 150 pages particulièrement pertinent face à quelques "courants" actuels revendiquant "notre Messe, notre Messe", bêlant tel Harpagon, criant "ma cassette, ma cassette", et soutenus par une poignée d'évêques bien inquiétants... "Le monde à qui nous devons annoncer l'Evangile n'est pas neutre ou ignorant. Il est méfiant devant une Eglise de saints prétendant faire la leçon aux pécheurs". Comme le proclamait le garde-champêtre de nos villages : "Qu'on se le dise !".

Quelles que soient les conditions historiques, sociales, politiques, Dieu est toujours là, porté par des témoins courageux et lucides, en nous, proche, là, par nos gestes et nos intentions. J'avais noté ce joli propos de Richard Scheefer dans un petit livre intitulé "Le langage de la prière" (Cerf - 2003). "Dieu est celui dont le nom peut être invoqué quand bien même ciel et terre disparaissent, c'est-à-dire quand le cadre de toute expérience humaine est réduit à néant".

Abbé Jean Cheminade
Doyen de la Châtaigneraie
Editorial publié dans le journal paroissial "Chez Nous - Ensemble"
Paroisse Saint Joseph en Veinazès - Février 2021

(1) "La Peste" est l'un des grands romans de Camus. Cette maladie effroyable s'abat sur Alger qui devient une ville où rôdent partout la peur et la mort.

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