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Denier de l'Eglise du Cantal 2022

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La Minute Patrimoine
avec Pascale Moulier,
archiviste-bibliothécaire
du diocèse

Publié par Paroisse Saint Laurent en Châtaigneraie

Alors que le bilan de la guerre en Ukraine s'alourdit de jour en jour depuis l'invasion russe le 24 février dernier, Jean-Michel BORRIELLO, historien et universitaire, résidant à Montsalvy en Châtaigneraie cantalienne, revient sur l'histoire étroitement liée de ces deux pays. En effet, comme d'autres nations voisines, les deux pays ont un héritage commun qui les unit autant qu'il les sépare.

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L'histoire ne justifie pas le présent ; elle tente d'en donner une part d'explication, une part seulement, des passions et des intérêts plus immédiats venant se mêler toujours à l'enchainement des faits contemporains. Ce qui suit est un résumé très simplifié de l'histoire de l'Ukraine en lien avec celle de la Russie, afin de recadrer la crise qui se déroule tous les jours en direct et en images sur nos écrans de télévision.

Une géographie à risque

L'Ukraine compte 46 000 000 d'habitants parlant majoritairement l'ukrainien mais avec une forte minorité russophone (25 à 30%) principalement au centre et à l'est du pays. Avec 600 000 kmde superficie, l'Ukraine est le plus grand pays d'Europe. Son territoire s'étend d'Est en Ouest de la Russie à la Slovaquie, et du nord au sud de la Biélorussie à la Mer Noire. Partageant une frontière commune avec sept pays, possédant une ouverture maritime tournée vers la Turquie et les Balkans, la situation géographique de l'Ukraine en fait un lieu de passage entre l'Asie, les steppes Russes et l'Europe occidentale. Une situation idéale, une situation stratégique aussi : Ukraine signifie frontière en ukrainien. Le positionnement de la "frontière" dans le concert des nations n'est pas un mince enjeu.

L'origine commune réelle des russes et des ukrainiens

A la fin du IXème siècle, des marchands vikings s'installent dans la région de Kiev et fondent une principauté connue sous le nom de Rus' de Kiev ou Ruthénie. Cette principauté à l'organisation pas toujours très stricte, va s'agrandir jusqu'à occuper l'équivalent de la partie centrale de l'Ukraine actuelle et une petite partie de l'est de la Russie d'aujourd'hui (jusqu'à Moscou). A la fin du Xème siècle, le prince Vladimir se convertit au christianisme sous sa forme byzantine (orthodoxe).

La principauté va progressivement se désagréger dans les trois siècles suivants, victime à la fois des attaques des peuples des steppes mais aussi des divisions internes.

Aujourd'hui, trois peuples se disent descendants de la principauté Rus' : les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses. Pour les russes, la Russie est la mère patrie et les deux autres peuples forment les deux petites Russies. Mais l'histoire est plus complexe que l'imaginaire russe.

De la Rus' à l'Ukraine russe

Entre le XIVème et le XVIème siècle, l'Ukraine, du fait de sa position géographique, est soumise à des tiraillements entre plusieurs forces concurrentes : les mongols, les tatars, mais surtout les deux puissances occidentales que sont la Lituanie et la Pologne qui finissent par se partager son territoire. En 1539, l'union de la Lituanie et de la Pologne stabilise une situation de domination de l'Ukraine. Une partie de la population ukrainienne (à l'ouest et la noblesse surtout) embrasse la religion catholique des polonais, tandis que la majorité de la population reste de confession orthodoxe. Et déjà, les orthodoxes cherchent des appuis vers l'Est, vers leurs cousins russes qui ont fondé un état de plus en plus puissant autour de Moscou. C'est à cette époque que, dans les steppes du bas Dniepr à l'Est du territoire, se crée une région autonome peuplée par les cosaques de rite orthodoxe.

Au milieu du XVIIème siècle, la confrontation entre ce qui devient l'Empire russe et l'Etat polono-lituanien est inévitable. La victoire des russes entraine le rattachement de la majeure partie de l'Ukraine à l'empire. Il est évident que pour les tsars, l'Ukraine est partie intégrante du territoire Russe. Au XVIIème siècle, la conquête de la Crimée sur les Ottomans amplifiera l'ouverture maritime de cette région.

De l'Empire russe à l'URSS

En 1772, le partage de la Pologne entre les puissances d'Europe centrale rattache la province d'origine ukrainienne, la Galicie, à l'Empire Autrichien. Cela aura de très grandes répercutions pour l'avenir. Au passage, Catherine II de Russie en profite pour "rassembler les terres russes" suivant son expression : elle récupère ce qui restait de terre ukrainienne sous contrôle polonais. L'Ukraine est une terre russe pour les russes, cela ne se discute pas.

Au XIXème siècle, l'Ukraine connait comme beaucoup de peuples européens, un réveil identitaire. Mais jusqu'en 1914, l'Ukraine comme Etat n'a jamais existé.

La première guerre mondiale et surtout les conséquences de la révolution russe de 1917 ont failli changer définitivement la destinée de l'Ukraine. De 1918 à 1921, l'Ukraine est un champ de bataille entre les soviétiques, les armées russes tsaristes, l'armée polonaise en guerre contre les soviétiques pour la délimitation de leur frontière, ainsi qu'une armée anarchiste de Makhno. La république d'Ukraine sera proclamée plusieurs fois. Mais vainement : par le traité de Riga de 1921, l'Ukraine est intégrée comme république dans l'URSS. La Galicie passe sous l'autorité de la Pologne.

Durant les années trente du vingtième siècle, l'Ukraine connait de grandes famines : les causes en sont multiples, mais pour la mémoire ukrainienne, la responsabilité directe des russes est évidente. Entre un et trois millions d'ukrainiens vont mourir de faim. Cela explique en partie l'engagement de certains ukrainiens aux côtés des armées nazis contre les russes haïs. Cet engagement très minoritaire, mais aussi les massacres de juifs dans l'ouest du pays (pogrome très documenté de Lviv en 1941), ont marqué les russes.

Après la deuxième guerre mondiale, la république soviétique d'Ukraine va récupérer la province de Galicie. En 1954, la Crimée russophone, jusque là distincte historiquement et administrativement, est arrimée autoritairement à l'Ukraine. Cela n'a à l'époque aucune importance historique.

De la chute de l'URSS à l'invasion

En 1991, l'Ukraine devient pour la première fois indépendante. Mais de 1991 à 2014, le pays reste sous l'influence directe de la Russie.

L'événement à l'origine directe de la situation actuelle est la révolution de 2014 dite de Maïdan, du nom de la place centrale de Kiev, où se sont déroulés les combats entre manifestants et forces de l'ordre gouvernementales. Après avoir chassé un dirigeant pro-russe, les ukrainiens mettent au pouvoir un industriel du chocolat : Petro Porochenko. C'est durant ces combats que l'on a aperçu pour la première fois une sorte de milice nationaliste arborant des écussons ouvertement nazis. C'est à partir de là que les russes ont commencé à dire de manière fantasmatique que l'Ukraine est dirigée par des nazis, chose évidente pour eux puisqu'ils considèrent que les ukrainiens ont aidé Hitler (cf. plus haut). C'est aussi à ce moment que le gouvernement russe a commencé à voir la main de l'occident derrière l'évolution politique de l'Ukraine.

La révolution de Maïdan est suivie de l'invasion de la Crimée par la Russie ; laisser la péninsule à un pouvoir ukrainien hostile est impossible : la flotte russe de la mer noire y a ses bases, et qui contrôle la Crimée contrôle aussi l'accession de la flotte russe en mer noire et en méditerranée.

Dans un contexte tendu avec la Russie, les premières mesures prises par Porochenko visent directement les populations russophones de l'Ukraine. Du coup, la région industrielle russophone du Donbass, à l'est du pays, fait sécession. C'est le début d'une guerre civile qui continue jusqu'à maintenant, et ayant fait des milliers de morts malgré la signature d'accord de paix à Minsk en 2015 : d'un côté les autonomistes armés par les russes, de l'autre l'armée ukrainienne (armée par les occidentaux d'après les russes), s'affrontent dans un combat fraticide.

Le 20 mai 2019, l'élection à la présidence d'un candidat improbable, Volodymyr Zelensky, acteur d'une série télé où il jouait le rôle prémonitoire d'un président, va finir d'envenimer les relations avec la Russie.

En effet, lors de la chute de l'URSS, il avait été convenu de manière plus ou moins implicite que l'OTAN ne viendrait pas s'installer aux frontières de la Russie qui conserverait ainsi une sorte de glacis de sécurité, de zone d'influence naturelle. Mais entre 1991 et 2019, la population ukrainienne a changé : la nouvelle génération de l'ouest et du centre de l'Ukraine cherche à se rapprocher de l'Occident, souhaite adopter le mode de vie occidental, et surtout ne veut plus être placée sous le manteau protecteur russe. De plus, l'identité ukrainienne est aujourd'hui fortement ressentie comme pleinement autonome de l'identité russe, et tout particulièrement à l'ouest de l'Ukraine, dans cette Galicie qui a longtemps échappée à l'influence russe. Avec l'arrivée de Zelensky, les demandes d'adhésion à l'OTAN et à l'Union Européenne se sont faites plus pressantes, ce qui, pour la Russie, est une ligne rouge.

Il n'est pas de notre ressort de définir les fautes des européens, des USA et des russes dans ce qui par la suite a mené à une invasion condamnable sans retenue.

De part son histoire et sa position géographique, il est évident que l'Ukraine est un pays dont la destinée ne peut laisser indifférents les autres pays voisins.

Jean-Michel BORRIELLO
historien et universitaire,
Résidant à Montsalvy

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